La vieillesse-sagesse ou bien la vieillesse-tristesse

Mise en ligne le 16 juin 2017

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Le dernier âge, le septième âge de l’existence humaine, est vraiment totalement à part ! Tant on passe sa vie à travers les six âges qui précèdent à essayer d’être quelqu’un, alors qu’

au tout dernier âge il faut passer son temps à tenter de n’être plus personne. Comme si avant de perdre sa vie, il fallait apprendre à perdre son importance, perdre toute sa fausse importance terrestre, peut-être pour savoir être important seulement aux yeux de Dieu.

Au fond, se peut-il que nous devions perdre peu à peu toute célébrité aux yeux des humains pour accéder enfin à une célébrité croissante aux yeux du divin que seule la mort peut nous promettre ? C’est le grand deal de la vieillesse : savoir n’être plus personne ici-bas, et commencer à être quelqu’un là-haut ! Mais pour cela, il faut s’inventer une vieillesse d’ampleurs nouvelles et non pas une vieillesse d’étroitesses croissantes. Il faut s’inventer une vieillesse inspirée et non pas un grand âge qui rabâche. Il faut s’inventer une vieillesse dans la foi, dans cette nouvelle importance de la foi vitale, et non pas ce vieil âge désœuvré qui joue aux boules ou qui tricote derrière sa fenêtre. Il faut s’inventer une vieillesse radieuse qui sert la misère des autres, et non pas ce vieil âge qui gémit ses rhumatismes pour essayer d’être important autrement.

Oui, vraiment, la vieillesse-sagesse n’a rien à voir avec celle dont nous parlent tous les médias, celle que connaissent toutes les maisons de retraite, celle dont tout le monde a peur tant elle est une fin de vie ratée…

Et là je parle de la vieillesse-tristesse, rabougrie et souffreteuse, étriquée et gémissante, quand elle n’est pas perdue dans le passé, perdue dans le présent, perdue dans sa tête, perdue corps et âme bien avant la mort ! Il y a vraiment de quoi frémir d’horreur, devant un tel destin.

Non, moi, je crois qu’il est possible de vivre une vieillesse puissante, une vieillesse en forme, une vieillesse qui devient Sagesse et qui peut encore être utile à tous ceux qui sont perdus.

Mais pour cela il faut comprendre ce dernier âge de l’espèce humaine qui nous met dans une expérience spirituelle majeure. Et quels sont les ingrédients de cette expérience ? Tout d’abord c’est la fin d’une importance professionnelle. Soudain on n’est plus son métier, soudain on n’est plus plombier, médecin, ou commerçant. On est tous désormais des retraités, devenus inutiles ! Et puis, ce dernier âge se fait autour d’une règle d’or : le grand jeu du « qui perd gagne ». Car finalement, la vieillesse, c’est aussi perdre peu à peu toutes ses fonctions, toutes ses articulations, tous ses moyens. C’est entrer dans une vie où chaque mois on perd un peu plus toutes ses performances. Et c’est savoir qu’à chaque perte au-dehors ou bien on se met à gémir pour avoir droit à une existence de rechange, ou bien on se met à en profiter par une conquête intérieure pour avoir une tout autre existence. C’est cela aussi, la vieillesse : tout un art de savoir transformer une perte au-dehors en une victoire au-dedans. Mais cela ne s’invente pas, il faut apprendre à jouer à qui perd gagne, avec l’âge !

Et puis, la retraite, ce n’est pas seulement l’inutilité finale de l’homme sans métier, pas seulement un rétrécissement extérieur conduisant à un possible accroissement intérieur, mais c’est aussi un énorme, un immense temps vide qui s’étend chaque jour dans un ennui sans fin. Que faire de tout ce temps ? Que faire, sinon chercher à le remplir pour seulement occuper cette pauvre existence, ou bien chercher à le remplir pour apprendre à servir la misère d’autrui. Pour chercher en fin de vie une utilité qui rende notre existence à nouveau importante, non plus dans la dimension familiale mais dans la dimension humanitaire, comme si au delà d’avoir été quelqu’un sur qui on peut compter dans sa famille, on pouvait être quelqu’un sur qui on peut compter dans la famille humaine. Et si la vieillesse désœuvrée devait se construire une utilité pour servir la misère des autres, comme une solidarité d’amour envers tous ceux qui manquent d’amour, comme une solidarité redonnant à cette vieille existence une nouvelle importance tellement plus sacrée par son bénévolat ?

Et puis, la vieillesse, c’est encore la disgrâce du corps, l’impossibilité de plaire au-dehors ! Mon Dieu, comme c’est parfois difficile de se voir aussi laid dans la glace ! Mon Dieu, comme voir passer son reflet dans tous les miroirs peut devenir un calvaire pour celui qui ne sait plus être beau.

Pourtant se peut-il que la vieillesse nous prive de la beauté au-dehors pour que nous soyons capables d’une conquête de la beauté au-dedans, appelée Sagesse ?

Se peut-il que cette disgrâce programmée par l’âge soit une opportunité de beauté tout autre, de beauté inaltérable et que seul le dernier âge peut offrir ? Incroyable vieillesse tout de même : pendant que tout est foutu en bas, il semble bien que tout soit promis en haut !

C’est tout cela en même temps, l’autre vieillesse : non pas finir en existence ratée, mais dans une existence triomphante servant encore la vie. « Puisque je ne suis plus personne pour mes proches et ma famille, suis-je capable d’être quelqu’un pour ceux qui souffrent autour de moi ? Puisque je suis tout le temps en train de me rétrécir au-dehors, suis-je capable d’être quelqu’un qui augmente au-dedans ? Puisque tout mon temps est déjà assuré par ma retraite, suis-je capable au lieu de le perdre d’essayer de le gagner dans un service bénévole que j’offre aux humains ? Puisque je ne suis plus grand chose pour les hommes, suis-je capable d’être quelqu’un par mes prières, par la messe, par mes méditations sur les textes sacrés ? Suis-je capable d’être un autre par ma foi ? » Bon sang, il doit bien exister une autre vieillesse qui conduit à la Sagesse, une autre vieillesse qui incarne la plus grande maturité humaine possible, une autre vieillesse qui conduit à la sainteté ordinaire de bien réussir sa mort !

Être dans le meilleur de soi dans la vie courante, ce n’est déjà pas aussi facile que ça ! Et c’est tout l’enjeu de toute voie spirituelle : nous apprendre à rejoindre le meilleur de soi. Mais être dans le meilleur de soi durant la vieillesse, cela devient une vraie performance de la vie sur terre. Comment préserver ce meilleur de soi alors que la vie durant la vieillesse s’acharne à nous amoindrir, à nous écraser ? Le meilleur de soi durant la vieillesse – et encore plus durant la fin de vie et la mort – devient une performance ultime de l’existence réussie.

Au fond, se peut-il que réussir sa mort soit la forme la plus élevée de l’existence humaine ? Se peut-il que mourir les mains ouvertes, mourir avec les yeux pleins d’amour, mourir en remerciant les autres, et mourir en remerciant Dieu pour la belle existence qu’on a eue soit la forme ultime du courage, la forme ultime d’une vie réussie ?

Je suis fatigué de toute cette campagne permanente pour la maladie d’Alzheimer, pour la vieillesse étriquée, pour la vieillesse ratée, pour la fatalité finale d’un ennui sans fin, pour cette humanité en stabulation dans les odieuses maisons de retraite, pour ces fins de vie agonisantes dans des lits d’hôpitaux sordides. Je suis fatigué que l’on ne parle du dernier âge de la vie humaine que dans sa version catastrophique, et non pas aussi dans sa version magnifique.
Car oui, il existe une tout autre vieillesse qui sait conquérir une ultime dimension de l’existence, en profitant de son grand âge pour être encore dans le Meilleur ! Encore plus meilleur qu’avant, encore plus amour, encore plus miséricorde, encore plus gastronome du quotidien !

Elle existe, cette tout autre vieillesse, mais elle ne s’invente pas : il faut apprendre à traverser le grand âge d’une tout autre manière, apprendre par une vie spirituelle assidue à transformer un quotidien fait de disgrâces extérieures en de multiples grâces intérieures soudain offertes par la vie. Elle existe, cette vieillesse-sagesse, cette vieillesse si puissante d’amour. Mais alors il faut accepter que soudain la vie spirituelle devient vitale, que soudain la foi est une autre façon d’occuper son temps, non plus pour le remplir, mais pour déjà s’élever au-dessus de la terre.

Elle existe, cette vieillesse qui peut faire envie, même durant la mort ! Je l’ai connue auprès de mon Maître, je l’ai vue de mes propres yeux, et j’ai eu envie de mourir ainsi !

Gitta Mallasz 1907-1992

Sans une vie de foi accrue, sans une vie spirituelle assidue, il n’y a pas moyen de rejoindre ce septième âge béni, ce septième âge qui peut devenir une opportunité de beauté et de puissance ultimes. Même si le corps part vers une certaine disgrâce avec l’âge, il promet aussi une grâce intérieure magnifique. Même si le corps part vers une certaine fragilité extérieure, au moment de mourir il promet aussi une immense puissance pour celui qui ne craint pas sa mort.
Il faut y songer… la vieillesse-sagesse est radieuse et magnifique, en nous indiquant le vrai destin de l’existence humaine : savoir être beau au-dedans, savoir être puissant d’amour pour toutes ses propres faiblesses.

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Magnifique, tout simplement ! J’essaye de faire passer ce message auprès de mes patients les plus âgés, mais comprendre cette philosophie quand on souffre dans son corps et que l’on n’a plus aucune pratique spirituelle assidue n’est pas chose évidente … La prière pourrait les aider, mais je ne suis pas curé, ce serait déplacé de me faire payer par la sécu pour des heures de prière. Alors je prie en silence pour ces vieux, tout en pratiquant mes massages. Je prie pour que ma propre fin de vie ne soit pas aussi pénible, pour qu’elle ressemble à cette fin de vie dont tu nous parles si bien, et pour que jamais je ne perdes le chemin qui me ramène à Lui. Cela m’aide à supporter toute cette misère humaine et je crois que cela m’aide aussi à soulager un peu la souffrance des autres. Lorsque j’arriverai à pratiquer 10 RVPA par jour, comme tu me l’a dit un jour au 18 h, alors je serai sauvé, alors je pourrai m’occuper vraiment des autres, pas seulement de leurs bobos. Merci Bernard !

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Très très intéressant surtout quand on est a deux pas de 80 ans!

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Oh merci à Bernard, une fois encore, et à vous deux chères Marie-Christine et Anne de nous attirer l’oeil pour le lire.
Que ce long enseignement est précieux pour moi depuis mon arrivée toute ignare, en 2003 dans Artas, pour apprendre à vivre ma retraite qui approchait et surtout ma vieillesse… que je redoutais de subir.
Texte à savourer dans tous les mots, que tous ceux qui me connaissent me croient, ça vaut la peine de vieillir et ça peut être une grande chance, même, j’en suis de plus en plus convaincue pour l’expérimenter jour après jour. Marie-Hélène Crassous

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Bien d’accord avec toi, vive notre belle vieillesse !

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Pour moi la vieillesse sereine peut être une continuité d une vie sereine à partir du moment où chaque instant devient une pensée de gratitude envers le créateur en vibration d amour avec tout ce qui nous entoure : humain animal végétal le vent la pluie….nous sommes un tout ,en créant cette harmonie à chaque instant tout le reste s accompli dans la sérénité . Ainsi la vieillesse n existe pas ….c est le chemin qui s ouvre devant nous qui nous transporte car tout ce qui vient est bien car Il nous l a proposé À nous d être attentif à ses demandes

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Séjour après séjour, les expériences de rencontres des Echarpes Blanches me nourrissent à l’intérieur et permettent de goûter à la grâce et à la puissance évoquées ci-dessus ; comme la Vie nous porte vers cette vieillesse-sagesse au quotidien, grâce à la pratique !